mercredi, 22 mai 2019|

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Nasser sort un très bon essai : LA FAIM DU MONDE

Les lecteurs de Radin Rue connaissent parfaitement Nasser ainsi que les livres qu’il écrit pour notre plus grande joie de le lire.
Aujourd’hui c’est la sortie aux éditions Balland, pour 13 euros seulement de son premier éssai.
Laissons nous envahir par la plume de Nasser, en le laissant lui même nous inviter dans la découverte de ce nouvel ouvrage qu’il offre à nos réflexions.

www.radinrue.com le XXVII - II - MMXIX 11h46

De retour dans la capitale de ce charmant pays coincé entre le Bénin et le Ghana, mon collègue, directeur des radios rurales et contrepartie nationale, lequel m’avait accompagné et orienté dans de nombreuses visites de terrain, auprès des bénéficiaires du Programme, voulait à tout prix que je rencontre son ministre. “ Après tout ce qu’on a passé ensemble, il faut qu’il fasse ta connaissance. Ça me ferait plaisir, tu sais. Je lui ai déjà parlé de toi. ” Cette activité n’ayant pas été prévue, je dus faire une entorse à ma feuille de route déjà bien chargée. Une fois dans son bureau, cet homme issu de la vieille école, ingénieur agronome de formation, s’adresse à moi d’un ton confiant, quasi paternel : « Vous vous donnez tant de mal, Monsieur, alors que ce n’est même pas votre pays… »

Cette mission était la troisième. Le Programme de développement rural et de sécurité alimentaire avait été inauguré, en grande pompe, avec un atelier de lancement “ qui avait réuni tous les partenaires techniques et financiers. Les objectifs et les résultats attendus allaient être expliqués, via outils et supports de communication appropriés aux différents publics cibles …” Ce matin, en sortant de l’hôtel, j’avais entrevu la vendeuse de beignets bouillis de la ruelle commerçante en train d’agiter des mains frénétiques et son tablier vers moi, pour m’avoir reconnu, dans mon complet de lin beige, car on était passés au journal télévisé de 20 heures. Moi, j’avais le pressentiment que je ne reverrai sans doute jamais plus cet homme grand, à l’air droit et sincère. J’hésitais et cela passait pour un signe de respect. En Afrique, le silence est un acte de communication et d’éducation. Mon regard alla planer vers les hauteurs du mur blanc qui me faisait face. Et se posait un instant sur ce que je croyais être un gros papillon tropical. Séchée, empaillée et épinglée, c’était en fait une chauve-souris géante sous verre, animal sacré et grandement vénéré dans ce petit pays du golfe de Guinée.

Sachant qu’on ne répond pas à un ministre du tac au tac, une éternité après, je me décidai enfin à m’exprimer. “Excellence, avec votre permission : quand un homme, en sandales de fortune, instituteur le matin et paysan pour le reste de la journée, accoure vers vous pour vous expliquer que le dénuement matériel n’est rien devant l’indigence intellectuelle dans ce village enclavé de l’extrême Nord du pays (région vraiment pauvre). Quand une femme, submergée d’adorables enfants, bien qu’intimidée, sort de l’obscurité de sa case, comme un fantôme, pour vous souhaiter la bienvenue. Elle vous « reçoit »,m en ajustant un fichu avec maladresse sur ses tresses en fouillis et vous offre, avec la main qui lui reste, du poisson fumé. De surcroît, elle jure du doigt que les villageoises feront de leur mieux pour accueillir le Programme “Avec tout le mal que se donne le Gouvernement ! Ben, dis donc.” Quand un vieillard, sans âge, malingre à moitié nu, sorcier reconnaissable à son long collier de perles et de coquillages et à son chapeau en plumes, surgit pour vous informer qu’il avait déjà contacté les Esprits. Et qu’ils ne s’opposaient pas du tout au Programme. Qu’il avait égorgé un coq et répandu son sang pour baigner cette terre sèche et ingrate des Éwés. Qui se lance dans un monologue savant couronné par un interminable rire sardonique. Puis, qui vous sourit avec la seule dent qui lui reste. Quand, pendant des jours, on a partagé des idées, de l’eau et du sel avec ces femmes, ces hommes et ces enfants, qui mènent une existence si difficile, comment ne pas s’y attacher et tenter de contribuer à rendre leurs attentes moins pénibles. Comment ne pas avoir de l’empathie et considérer ce pays comme le sien, au moins, le temps d’une mission.”

Maintenant, il fallait sortir de ce bureau étrangement cossu et sobre à la fois, au mobilier foncé et aux rideaux clairs. En Afrique, la photo souvenir c’est sérieux. Nous voilà nous trois, dans la cour, droit debout, le menton haut, rasés de près, les chaussures pointues bien cirées, en rigoureux costume cravate. Alors que nos aftershave respectifs se livraient une inoffensive douce concurrence protocolaire, en se répandant dans l’air déjà chargé d’humidité, je respirais encore en moi cette odeur forte de la brousse. Une senteur indescriptible qui semblait m’avoir imprégné et ne plus vouloir me quitter. Je ne pouvais m’empêcher de penser au col de chemise élimé du maître d’école paysan. En échangeant, sur un banc brinquebalant, avec une attention d’écolier, il s’appliquait à prendre, au fur et à mesure, des notes, au stylo bleu à bille. “ Vous soyez, j’écris même dans la marge (et il sourit à la manière d’un enfant gêné car pris à dépourvu)… les fournitures scolaires, c’est trop cher. Nous autres, ici, on essaie de ne pas gaspiller le peu que nous avons. Vous, vous comprenez. Ça se voit, vous avez « duré » en Afrique.” L’usage voulait que je lui remette ma carte de visite qu’il observa et prit avec précaution, des deux mains, en la calant bien entre ses deux pouces. Il toucha du doigt le relief du logo de l’organisation. Lissa un instant le papier blanc, satiné, qu’il avait dû trouver bien soyeux et plutôt doux au toucher, comparé aux pages jaunies, rêches et écornées de son cahier de classe à gros carreaux. En s’adressant au ciel ou la Providence, il sourit d’un air insouciant.

C’était avant qu’il ne perde son élégance naturelle et son aplomb, juste avant notre départ. Avant qu’il ne se mette à courir dangereusement derrière le véhicule, comme le font les enfants, heureux mais inconscients, qui aiment s’abandonner en s’agitant dans les nuages grandissants de poussière. Je n’oublierai jamais l’expression de son visage. Elle s’était tout à coup métamorphosée et endurcie. Comme si c’était la dernière chance. Comme si, après, il n’espèrerait plus rien et ne croirait plus à aucune autre promesse. Comme si la légendaire patience, qu’on prête aux africains, avait, là, atteint son apogée, son point de non retour. La flamme grandissait dans ses yeux brillants et rougeoyants, semblables à ceux d’un fou. Il pouvait entrer en transe d’une seconde à l’autre. Il me menaçait ou me suppliait. Puis, à l’improviste, il fronça les sourcils et desserra les mâchoires pour me crier : “Nous attendons beaucoup du Programme, é-nor-mé-ment ! ” Il avait accompagné d’un mouvement saccadé de la main ce qui résonnait comme une sentence.

Pressé de clore ce chapitre, mon chauffeur feignait de ne pas en être, lui aussi, spectateur. Les avant-bras raides sur le volant, impassible et silencieux, il ne voulait en réalité plus rien voir ni entendre. Sous prétexte qu’il n’est pas prudent de conduire la nuit, en Afrique (ce qui est vrai) et qu’une longue route nous attendait avant l’océan, il bloqua discrètement les portières automatiques. Sans me fixer, il me demanda si je voulais un peu de fraicheur climatisée. En prenant de la vitesse, la haute et très confortable Jeep blanche, made in ONU, rebondissait, comme un nuage moelleux, sur les crevasses de la piste encore brûlante. Le lecteur stéréo surround aspirait le CD de Magic System dont les titres de chansons défilaient, en caractères informatiques, sur un écran futuriste. Par le miroir du rétroviseur, j’apercevais, dehors dans la chaleur torride, l’instituteur qui donnait des coups de pieds, à tord et à travers, aux malheureuses pierres et à tout ce qu’il parvenait à atteindre. Sa frêle silhouette, qui se démenait, se rapetissait, se rapetissait, se rapetissait... Il y avait déjà un avant et un après. Le maitre d’école paysan ignorait que c’était ma dernière mission.

Nasser ©
La faim du monde
Editions Balland

EAN
9782940632046
Date de parution
21 Février 2019
Nombre de pages
160 pages
Format
11,5 x 21 cm

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