samedi, 19 janvier 2019|

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Quel panache

Eugène, soldat défiguré au combat, enfourche la monture de Cyrano pour reconquérir son futur.

www.radinrue.com le XVIII -III - MMXVII, 22h00, par François de Saint André, photo : D.R.

Un déluge de feu éclaire la scène. Les nations vocifèrent leur virilité guerrière, un feu d’artifice est tiré à leur gloire. Les hommes ivres de joie partent à la guerre le cœur en fête. C’est une joie nourrie de la haine de l’autre. Eugène va au combat le cœur joyeux. C’est le grand soir !

La France aux français ! Et Mort aux boches ! Ce feu d’artifice de feu et d’acier déchire le ciel, lacère la terre et les hommes. Les paysages ont cessé d’exister, ils n’ont plus de visage. Un rideau en tulle ensanglanté balaie la scène et nous nous retrouvons à l’arrière du front, à Paris, à l’hôpital du Val de Grâce. Blessé par un éclat d’obus à Verdun en 1916, Eugène n’a plus de visage. Assis sur un lit taché de sang, de dos face au public, il gémit. Le fier héros des champs de bataille n’est plus qu’un petit animal blessé. L’ancien soldat n’est plus. Il pousse des cris d’enfant comme dans une nuit de cauchemar. Il n’est plus qu’une chose défigurée, un être difforme et meurtri. Il a un cratère à la place du nez. Une part de son humanité s’en est allée. L’infirmière qui soigne Eugène s’appelle Sylvie. Elle lui affirme qu’une colline de Verdun s’est tassée sous le déluge des bombes. Des paysages piétinés, des hommes piétinés, Eugène n’est plus qu’un corps piétiné, qu’un organisme gémissant. Son âme est en miette. Sa fiancée, Blanche, comédienne de son métier, s’est détournée de lui mais il ne le sait pas.

Une première femme providentielle va le sauver : Sylvie son infirmière. Sylvie veut l’épargner et se fait passer pour Blanche à travers une correspondance soutenue et régulière. Une relation épistolaire s’établit entre Eugène et Sylvie qui prend le masque de Blanche. Les interventions chirurgicales et leur cortège de souffrances se succèdent mais Eugène tient par les soins et les attentions que Sylvie lui prodigue, et par l’illusion amoureuse qu’elle entretient dans les lettres qu’elle lui envoie et qu’elle signe sous le nom de Blanche.


Une deuxième femme providentielle va le sauver. Sarah Bernhardt visite les hôpitaux : il faut remonter le moral des blessés. Quand elle rencontre Eugène, elle est d’abord frappée par son visage dévasté mais elle perçoit assez rapidement le comédien qui est en lui. Après plusieurs séances de travail soutenu passé avec elle, Eugène récupère sa diction. Sarah Bernhardt le convainc de jouer le rôle de Cyrano à la Comédie française. Eugène, l’homme sans nez, va devenir l’homme au nez. Un comédien est né. Eugène Fontel devient Gustave Montel. Tel sera son nom de scène. La prothèse nasale posée par le docteur Morestin est le signe de son infirmité, le nez de théâtre qu’il arbore désormais sur scène devient le symbole de son humanité retrouvée. Le masque du comédien remplace son masque de souffrance et lui redonne espérance.

La mise en scène est simple et efficace. Un rideau est tiré et nous passons de l’enfer de Verdun à la quiétude d’une chambre d’hôpital. Un autre rideau se déploie et nous voilà projetés quelques jours ou quelques années vers le futur. Des ampoules au-dessus du décor sont successivement éclairs d’obus ou lumières blafardes d’une chambre au Val de Grâce.

Les comédiens au nombre de quatre réussissent la performance d’endosser treize rôles. Et chacun des rôles est incarné avec justesse et vérité.

« Les Vibrants » font résonner ce qu’il y a de meilleur en nous. Eugène, l’homme sans visage, devient l’homme au visage, celui de Cyrano, et semble nous dire le nez pointé vers les étoiles : gardez espoir.

« Les Vibrants » au Théâtre de la Reine Blanche, 2 bis passage Ruelle 75018 Paris.
Métro La Chapelle.

Jusqu’au 15 avril.
Tel : 01 40 05 06 96

Texte d’Aïda Asgharzadeh, mise en scène de Quentin Defalt.
Avec Aïda Asgharzadeh, Benjamin Brenière, Matthieu Hornuss et Amélie Manet.

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