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Le soleil, la lune et l’étoile, un texte inédit de Nasser

- TEXTE INÉDIT -

www.radinrue.com le III - V - MMXVII, 16h40 Par Nasser* , photo : Propriété de l’auteur.

En cette fin d’après-midi, je traversais la place Navone, sans prendre le temps, encore et toujours depuis près de trente ans, d’admirer les magnifiques statues néoclassiques des fontaines du Bernin, balayées par les rayons cléments d’un soleil bienveillant. En réalité le soleil transmet plusieurs couleurs à la fois, du rouge à l’orange, du jaune, du vert, de l’indigo et même du violet. Elles ne nous arrivent pas, car au moment de percer l’atmosphère, elles rencontrent des fine particules d’air.[1] L’air du ciel ne laisse pas passer le rouge, l’orange ou le jaune. Il diffuse plus facilement le bleu et le violet. Ainsi, la plupart des couleurs qu’il émet n’atteignent jamais la rétine des Hommes. Oui, mais ça, le poète, il s’en fout éperdument.

Entre Palazzo Madama, siège du sénat italien, et l’église Saint-Louis-de-France[2], qui conserve dans ses murs, les plus beaux Caravage[3] – maître de la couleur – un immense attroupement s’était formé autour de la librairie française de Rome. Des carabiniers, armés jusqu’aux dents, Talkie-Walkie à tout volume, et des militaires en treillis, balles au canon, because alerte maximale, scrutaient chaque visage et surveillaient tout geste suspect donc – probablement – les miens. Je cherchais, alors, à me frayer un chemin pour atteindre la porte d’entrée, saint et sauf. Au fur et à mesure que je fendais la foule, je reconnaissais quelques têtes connues, des sourires accueillants et d’autres expressions, non moins amicales, qui avaient pour noble fonction celle de me rassurer.

Une jolie brune, entre l’adolescence et l’âge mûr, me tendit une copie, en me faisant d’un ton péremptoire : “ J’attends depuis 18 h, je veux être la première. ” Face à de ravissants yeux bleu clair – presque aussi beaux que les miens – et une bouche généreusement lippue, je la regardai à mon tour. Puis, un peu joueur, après avoir feint la réflexion, j’apposai sur la page 3 ma dédicace favorite : “ Je préfère vos lèvres à mes livres”. Bien qu’à l’envers, elle était parvenue à la lire et, sûre et certaine d’en être l’unique source d’inspiration, elle me remercia d’un regard profond que j’imaginais plein de promesses. Ainsi, Prosecco et Champagne, carpaccios au lieu[4], au thon frais et au saumon fumé, amuse-bouche exquis et légers comme des nuages, mousses à la framboise, au citron et au chocolat[5], débuta la signature de mon roman Le secret de Donna Peppina[6]. Que certains critiques littéraires considèrent déjà comme le premier polar culinaire de la littérature française. (Une collègue de l’Académie française, du fond de sa sagesse, me suggère toutefois de bien vérifier l’authenticité de l’information que je transmets en temps réel.)

Une palestinienne, francophone et bien née, se présentait en m’épelant son prénom à plusieurs reprises. Un grand monsieur aux cheveux gris et au regard tendre s’approcha. D’un geste paternel, il posa sa main sur mon épaule en me disant : “ J’étais venu, il y a quelques années, à votre première signature. Je me suis bien marré avec La mémoire de l’anchois[7]. ” Un homme typé et barbu, dans le style diplomate-espion, s’avance vers moi, me prend dans ses bras et m’embrasse de toutes ses forces : “ Nous sommes fiers de vous, vous savez. J’ai pris deux copies. (Puis, plus bas, à l’oreille) Dont une pour son excellence, l’Ambassadeur. ” Une série de trois femmes attrayantes qui se ressemblaient comme des matriochkas – fille, mère et grand-mère – m’entourent pour prendre, avec moi, une photo de famille. La mère, libraire dans le bas Montmartre, me fait : “ Vous savez, nous les libraires, quand on voyage, c’est souvent pour aller visiter d’autres librairies… ”. Je trouvai ça bizarre et, histoire de lui rendre la politesse, je ne pus m’empêcher de lui répliquer : “ Tout le monde pense aux marins comme à des voyageurs chevronnés. En réalité, ce sont de grands sédentaires car ils ne quittent jamais leur bateau. ” Une québécoise, à l’adorable accent québécois, m’informe que le roman fera un long voyinge (voyage) dès ce soir. Je me demandai, dans mon for intérieur, si Donna Peppina, qui n’a jamais été plus loin que Naples, pourrait supporter le jetlag. Une charmante dame, accrochée à son mari comme une bouée, prof de littérature française à Palerme, décide de le proposer à ses étudiants, dès son retour. Elle regrette seulement que le roman ne se déroule pas dans sa Sicile natale, mais pas très loin, sur une autre rive de la Méditerranée.

Je n’avais pas levé les yeux depuis que j’étais rentré. Une espèce de crampe s’empara de mon poignet en même temps qu’une légère douleur sournoise s’attaquait à ma main, organe essentiel pour l’activité que je menais depuis un bon bout de temps : écrire. Il me fallait le préserver au moins jusqu’à la fin de la séance. Pendant que les copies disparaissaient l’une après l’autre, d’un bout à l’autre de la librairie, la gérante faisait de grands gestes à ses collaboratrices qui répondaient par d’autres grands gestes. Elle annonça, urbi et orbi, deux piles levées en l’air comme un trophée : “ Ce sont les derniers ! Il n’y en aura pas pour tout le monde. ” Un long nooooooooooooooooooooooon de désolation, sortit du brouhaha diffus qui composait la colonne sonore (ou bande son) de l’événement. Les cliquetis des bracelets des femmes et les tintements des verres se mêlaient aux rires gais et à d’autres expressions de joie non moins bruyantes. Dans cette assistance conviviale, élégante et débordante de plaisir, il semblait qu’aucun aurait voulu être ailleurs qu’ici.

Ce moment magique, agrémenté de rencontres, de retrouvailles et de découvertes, se poursuivit jusque tard dans la nuit. Ceux qui n’avaient pas pu repartir avec l’ouvrage – mais qui eut pu prévoir une telle affluence ? – étaient un peu frustrés de rentrer bredouille, mais toutefois ravis d’avoir passé une soirée “agréable et mémorable. ” Alors que la nuit était tombée sur Rome, nous, on battait le pavé[8], rendu brillant et illuminé, en direction du très chic restaurant Camponeschi, à place Farnèse, tout près de l’ambassade de France.

J’avais moins froid dans mon costume de lin beige tout neuf “ qui m’allait à merveille ” selon l’expression de cette jeune admiratrice, seule, belle et anonyme, qui aurait désiré rejoindre la compagnie et, selon moi – pourquoi pas ? – approfondir le sujet. Mais, comme seule une femme peut regarder une autre femme, elle fut éloignée, en silence et avec cran, par une de mes gardes du corps féminins qui veillaient au grain,

Sous la lumière orangée et blafarde de la ville éternelle, entre parfums, frôlements et sourires, je marchais dans la nuit romaine, dans cette nuit mondaine, les mains dans les poches, un peu comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. Me revenaient les images de ces corps qui s’agitaient, de ces visages tout sourire et de innombrables mains tendues vers moi. Transformé un instant en une sorte d’esprit qui pouvait observer la salle de haut, je me voyais signer, signer et signer encore. Invisible, je participais à une discussion sur l’auteur. Au rayon bandes dessinées, se développait un débat un peu snob sur la survie du livre à l’heure de l’Internet. Une femme (sans doute au foyer), influencée par les étagères consacrées à la cuisine des terroirs se demandait, à haute voix, si la cuisine dite terre et mer[9] n’était pas l’invention malicieuse d’un journaliste pour épater les touristes en mal d’exotisme. À un autre encore, une discussion technique aux allures logi(sti)ques portait sur la parfaite organisation, sur l’éclairage et sur le beau monde qu’il y avait ce soir… J’étais bien et je me sentais bien. Je n’ai pas peur d’avouer que j’aimerais bien ressembler, plus souvent, à l’image que je donnais de moi-même pendant cet instant magique.

En traversant, dans l’autre sens, cette fois, la place Navone, sans prendre le temps, encore et toujours depuis près de trente ans, d’admirer les magnifiques statues néoclassiques des fontaines du Bernin, balayées par les lumières, perchée sur le clocher de l’Église Sant’Agnese in Agone, la pleine lune était là et m’attendait. D’un seul coup, elle me fixa. Puis, avec un sourire – mais alors, à peine perceptible – elle me fit un gros clin d’œil complice en me chuchotant quelques mots que j’étais heureusement le seul à entendre : “ Ce soir, c’est toi la star. ”

Nasser © 2017

*Consultant Nations Unies

Et auteur

Le secret de Donna Peppina,

Genève 2017


[1] Ces dernières diffractent mieux les lumières aux courtes longueurs d’ondes que les autres.

[2] Église nationale des Français de Rome

[3] Michelangelo Merisi da Caravaggio, en français Caravage ou le Caravage, est un peintre italien né le 29 septembre 1571 à Milan et mort le 18 juillet 1610 à Porto Ercole.

[4] Ou bar

[5] Noir fondant à 95% de cacao.

[6] Éditions des 5 sens, Genève, 2017

[7] La mémoire de l’anchois, Éditions Bernard Gilson, Bruxelles, 2008, meilleure vente à Rome

[8] Que les romains nomment san pietrini, car la place Saint-Pierre, au cœur du Vatican, est complètement pavée de … san pietrini.

[9] Contexte du roman qui se déroule dans un climat où les saveurs de la terre épousent les parfums de la mer et où le quotidien des gens se nourrit du gout vif du débat, de l’amour des belles choses, du plaisir de la nature et de l’humour méditerranéen, qui peut être parfois cruel.

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